Rachi: le Parchandata, le Commentateur selon Ibn Ezra

30 août 2016
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C’est par son œuvre que Rachi (1040-1105) a survécu, c’est elle qui fait sa renommée. Il a surtout commenté la Bible et le Talmud, il est le père du commentaire, il est surnommé le « Parshandata » selon l’expression du poète andalou Ibn Ezra.

Ses commentaires sont considérés comme étant écrits sous l’emprise d’une inspiration divine et on dit que le Talmud sans ses notes serait comme un livre scellé.

La Bible a toujours été commentée et la tradition juive fait de son étude un devoir essentiel. Un effort d’unité s’impose entre la loi écrite, la Bible et la loi orale, avec la Michna et Talmud.
Le commentaire de la Bible répond à un défi :  faciliter la compréhension des textes pour un public de fidèles dont la langue quotidienne n’est plus l’hébreu qui a été très tôt remplacé par l’araméen.

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La méthode de Rachi se distingue de celle des érudits précédents, les Guéonim de Babylone et des maîtres du monde séfarade,  qui pratiquent une approche analytique.

Avant l’époque de Rachi, il y a deux traductions qui ont obtenu la consécration : la traduction araméenne du Pentateuque par Onquelos (IIème siècle) qui s’appelle Targoum et la traduction arabe de la Bible de Saadia Gaon ( IXe siècle).

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Par la suite on s’oriente vers le commentaire : les principes sont soumis aux règles du pchat et du derach. Le pchat est la recherche du sens littéral ce qui suppose une maîtrise de la grammaire, de la lexicographie et de la logique. Le derach, au contraire, cherche à plier le texte à une idée en y introduisant les apports du Midrach, sa vision du monde et sa conception du judaïsme.

Le plus grand commentateur européen de la Bible qu’on connaît est Moïse ha Darchan (le Commentateur) de Narbonne dont l’oeuvre fleurit pendant la première moitié du XIème siècle. Son ouvrage majeur est le Berechit Rabba, Le Grand Livre de la Genèse, rassemble un grand nombre de midrachim.

Rachi connaît ainsi les traductions araméennes de la Bible ainsi que les travaux des grammairiens espagnols et ceux de Moïse ha Darchan. Il a également pu constater qu’à Worms et à Mayence, les maîtres locaux ne dédaignent pas les études bibliques et la critique des textes. Rachi a l’idée de réunir dans un commentaire toutes les réponses aux questions qu’un enfant pourrait se poser en restant aussi concis que possible. Il veut en respectant la grammaire, trouver l’explication la plus simple du verset Dans une de ses rares introductions, celle du commentaire du Cantique des Cantiques, il explique ainsi sa méthode d’analyse des textes :

« Un verset peut être expliqué de diverses manières, mais en fin de compte il n’échappe pas à son sens littéral. J’ai donc résolu d’appréhender le sens des versets et d’en établir les commentaires selon leur ordre et les Midrachim auxquels nos maîtres ont fixé, Midrach par Midrach, leur place véritable ».

Il veut se poser en serviteur du texte. Il s’y emploie en toute simplicité. Il avoue à plusieurs reprises : « J’ai fait une erreur, je renonce à mon idée antérieure » ou « Je ne sais pas » dans Berechit Toledot.

Quand il n’est pas d’accord avec son interlocuteur, il se refuse à l’interpeller et se contente d’une remarque. On ne trouve jamais, chez lui, d’énoncé de caractère proprement théologique. Chaque fois que le texte pourrait nous suggérer la formulation d’un dogme, le commentaire de Rachi nous entraîne dans une autre voie.

De même, Rachi ne nous entretient pas d’élan mystique. On pourrait presque qualifier le commentaire de Rachi de rationaliste, si le terme n’avait pas une résonance pas trop limitée.

Et voilà que Rachi résout cette crise, sans provoquer ni heurt ni querelle. Le premier, il a le courage de s’écarter de cette exégèse traditionnelle qui, en Occident, menait à une impasse.

Son affirmation : «Je ne suis venu que pour expliquer le sens littéral de la Bible » est une véritable révolution : l’explication mythique (drach) n’a plus l’exclusivité, le texte lui-même fait l’objet de tous les soins, avec une élucidation, on l’a vu, de ses difficultés, sémantiques, grammaticales ou autres.

Mais c’est une révolution en douceur : Rachi n’abandonne pas totalement l’exégèse traditionnelle, qu’il mentionne parfois en la signalant comme telle, pour ce qu’elle véhicule de sagesse.

Grâce à un style clair et concis selon lequel « une goutte d’encre vaut de l’or », il veut donner une explication littérale sans utiliser le midrash et il est prêt à renoncer au midrash s’il contredit le sens grammatical. Il affirme : « Je ne suis venu que pour expliquer le sens littéral de la Bible.»

Rachi se pose en serviteur du texte : il s’y emploie en toute simplicité. Il avoue à plusieurs reprises qu’il « ne sait pas » a suscité des centaines de commentaires d’érudits appelés tossaphistes. Il recherche aussi le sens moral : il n’y a pas de développements abstraits ni de prêches moralisateurs.

Ainsi dans le Livre de la Genèse I, 26 à propos de la création de l’homme ; « Faisons l’homme » comme une adresse de Dieu aux anges ; Rachi en tire, quant à lui, une leçon de modestie « le supérieur devant demander l’avis de son subalterne» avant de prendre une décision importante.

Sur le premier verset de la Torah, Rachi se pose une question bien connue : Pourquoi la Torah commence-t-elle par le récit de la création du monde ; elle aurait du commencé par la première loi ordonnée à Israël, soit la bénédiction du mois, qui se trouve dans le livre de Chemot, les Nombres.

Il répond que cette nécessité intervient pour répondre aux attaques des peuples : si un jour, ils venaient à dire : « le peuple juif nous a volé notre terre qui nous appartient ! Le peuple juif n’a aucun droit sur cette terre ! » Alors nous pourrions répondre : « Le monde n’a été créé que pour le peuple qui respecte la Torah, en l’occurrence le peuple juif. »

Rachi a cherché à donner un sens pédagogique à l’étude des textes : ses commentaires peuvent s’adapter à des enfants de cinq ans jusqu’aux érudits les plus avancés.

Si l’œuvre est entièrement rédigée en hébreu, Rashi n’hésite pas à utiliser des mots français pour expliquer des notions difficiles : ce sont les leazim, on en compte plus de trois mille, elles constituent un apport considérable pour l’étude de l’ancien français médiéval. Les leazim sont des gloses écrites en hébreu classique, mais Rachi ne veut que simplifier le sens des versets à ces élèves.

En fait le judéo français a laissé de nombreux vestiges : ce sont surtout des gloses comprenant un ou quelques mots pour traduire une notion difficile, soit des commentaires suivis de textes où elles sont noyées dans l’hébreu du contexte, soit des glossaires comptant seulement le mot à traduire et l’équivalent français.

Dans l’usage courant, la transcription hébraïque du mot français est affectée de guillemets placées entre l’avant dernière et la dernière lettre. Ainsi Rachi a utilisé le nom français de 13 arbres, de 5 fruits, de 17 arbustes et 10 légumes.

En tout près de 103 articles de la nomenclature botanique. Par exemple il se réfère au mot courant « broce » (ou brousse en français moderne) pour comprendre qu’une forêt est appelée d’un nom apparentée à la racine de « chevelure ». Il est courant que les branches d’arbres soient désignées comme une chevelure.

Platane est un mot d’origine araméenne : arbre de châtaignier en vieux français chastainier : « ses feuilles sont alternées mais non serrées au point de recouvrir le bois. » (Soukka.32B)

En dehors de son activité éducative, Rachi consacre de longs moments à la rédaction de Responsa (en hébreu techouvot réponses à des questions diverses, en ce qui concerne l’application pratique des commandements divins). On a pu en recueillir plus de trois cent quarante deux qui ont été édités à New York en 1943 par le rabbin S. Elfenbeir.

Les questions émanent des communautés juives telles que celles de Tours, Paris, Cavaillon, Orléans, Auxerre, Worms, Mayence ; Rachi a connu les vrais motifs de la première croisade (1095-1099) qui a assombri ses dernières années, car dans une réponse il proclame que la terre sainte reste la propriété indivisible du peuple juif.

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Ses disciples vont prolonger l’œuvre de leur Maître. Ils débattent à leur tour des commentaires et des choix faits par Rachi, consignent par écrit leurs réflexions. Ils ajoutent leurs explications, apportent des précisions, au besoin contestent ou formulent des critiques. Le douzième siècle est considéré comme un « âge d’or » de la culture juive en France.

Les Tossafistes s’affirment dans le sillage de Rachi : le centre de développement est Troyes mais des érudits d’autres lieux apportent leur contribution à ce mouvement.

Un des plus importants Tossafistes est Jacob Ben Méir (1100-1171) : il est surnommé rabbénou Tam, il écrit des poèmes et des textes intégrés désormais à la liturgie.

Se référant à l’œuvre de son grand-père, il dit un jour : « Le commentaire que mon grand-père et maître a fait du Talmud, j’aurais moi aussi été capable de le faire. Il n’en est pas de même de celui qu’il a consacré à la Bible : celui-là est au dessus de mes forces. »

C’est par son commentaire de la Bible, appelé le Kountrass, que Rachi est le plus connu : Du XIVème au XVIIème siècle, tous les étudiants des facultés de théologie ont entendu parler de lui.

Cette méthode de lecture connaît une postérité auprès des scolastiques chrétiens tels le franciscain Nicolas de Lyre, un moine vivant aux XIIIe et XIVème siècles, qui se réfère au commentaire de Rachi qu’un certain Jean Mercier, du Collège royal de Paris, le surnomme « Simius Solomonis », le singe de Salomon. Par l’entremise de Nicolas de Lyre, Rachi influença Luther dont la traduction de la Bible lui doit beaucoup.

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Ainsi le premier livre hébraïque annoté par Rachi et imprimé en 1475. Au XVIe siècle Yosef Caro , l’auteur de du Choulkhan Aroukh, soutient que la lecture du commentaire de Rachi peut remplacer celle du Targoum de Onquelos.

Rachi le glosait, de Troyes en Champagne,
De vieux mots français, le vieux Livre hébreu ;
Et les mots français, partis en campagne,
S’allaient au loin, de Troyes en Champagne,

Jusqu’au Nil brûlé, vers les Juifs nombreux.
Rachi l’éclairait, de Troyes en Champagne ;
A l’esprit français, le vieux Livre hébreu
Et l’esprit français, menant sa campagne,
Sen allait au loin, de Troyes en Champagne,
Jusqu’au Don glacé, vers les Juifs nombreux.

Puis, Souccot venu, à Troyes en Champagne,
Le Maître coupait ses raisins nombreux ;
Et, buvant la joie dont Dieu s’accompagne ;
Rachi souhaitait, de Troyes en Champagne,
Son vin de français à tous les Hébreux.

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Edmond Fleg (Ecoute Israël 1954)

Joël Haï GUEDJ


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